11/04/2008

Souvenir d’un 11 avril


Le 11 avril 1991 est entré dans ma vie un être que je n’oublierai jamais. Pour tout vous dire sur ce jour, je dois remonter un peu plus d’une semaine avant, le 3 avril. Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était un mardi, il pleuvait. Je fréquentais depuis peu celui qui deviendrait officiellement mon mari environ un an plus tard. Lors d’une conversation il m’avait parlée de la SPA, lui et ses parents y avaient pris des années plus tôt leur chienne berger allemand ; à mes questions sur les lieux et les modalités d’adoption, il m’avait répondue : « si tu veux un jour je t’y emmènerai ». Des détails me reviennent encore, c’était le lendemain de ma fête, il m’avait offert un flacon du parfum qui m’accompagnait depuis la fin de mon adolescence, « eau de Givenchy ».  Je lui ai dit « tu te souviens que tu m’avais proposée de m’emmener un jour à la SPA ? Tu veux bien qu’on y aille aujourd’hui ? », il avait acquiescé tout de suite ; j’avais ajouté « mais ce n’est pas pour en prendre un , hein, juste pour voir, ok ? ». Son « oui oui » avait résonné étrangement, comme dans un sourire entendu, genre « mais oui cause toujours » ironique. J’ai su plus tard qu’il espérait bien que je craquerais pour un des pensionnaires, il allait effectuer à partir d’octobre son service militaire et ne voulait pas que je reste seule.

Dans le secteur du refuge le temps était orageux, l’air pesant avait rendu quelques chiens très agités. J’étais impressionnée par tous ces aboiements, certains agressifs, d’autres plaintifs, d’autres accueillants. Ce mélange d’expressions se retrouvait aussi dans les comportements. Un chien m’a beaucoup marquée, sans savoir ce qu’il avait vécu je supposais qu’il avait dû être très malmené. Il avait esquissé une approche près du grillage, mais dès que je l’ai regardé il a fait volte-face dans une attitude soumise, l’arrière train rentré, presque frôlant le sol. J’ai fait mine de passer mon chemin, je l’ai senti s’approcher à nouveau. Je me suis retournée, il a fui à nouveau, à peine il croisait mon regard aussitôt il détournait ses yeux, tout son corps exprimait la crainte. Je vivais alors dans un studio. Si j’avais eu de la place, une maison avec un petit terrain, c’est lui que j’aurais emmené pour lui enlever toute cette souffrance. Je lui aurais appris à ne plus avoir peur, ni de moi ni de personne. Cela m’a fait mal de ressentir ce qu’il éprouvait, et mal de ne pas pouvoir l’aider.

Nous avons repris notre marche dans le refuge, je restais perturbée, et puis au détour d’une cage, mon regard a croisé un autre chien. Spontanément il est venu au grillage en remuant la queue, j’avais l’impression qu’il souriait. Il émanait de lui une espèce de gentillesse, de naïveté aussi, aucune méfiance, au contraire il était très accueillant. Je me suis sentie flasher sur lui, et avant de me laisser aller, j’ai profité qu’il était debout contre le grillage pour vérifier que c’était bien un mâle, car je ne voulais pas de femelle, ça me paraissait trop compliqué de gérer les périodes, les protections canines et une éventuelle portée. Sachant que c’était bien « IL », je m’abandonnais lentement à l’idée de le ramener avec nous malgré ce que j’avais dit. Nous avons poussé plus loin nos pas, je voulais voir les autres, « au cas où »… mais au cas où quoi ? J’ai à peine regardé les autres cages, je ne pensais plus qu’à lui. Nous avons fait demi-tour, il était déjà au grillage. Il savait.

Fun
Nous sommes allés au bureau pour l’adopter, j’étais très enthousiaste, mais ma joie est vite retombée : « on nous l’a amené il y a deux jours, il était dans les bois, on ne sait pas s’il a été perdu ou abandonné, nous allons passer une annonce dans le journal pour savoir si quelqu’un le cherche, il vous faudra attendre 15 jours ». J’étais une jeune adulte de 20 ans, pourtant j’avais envie de pleurer comme une enfant que c’était pas juste, que je voulais mon chien, que je ne repartirais pas sans lui. Mais il y a des choses qui ne se font pas. Alors on est partis, après avoir demandé à la personne du bureau de nous le garder au cas où il n’aurait pas de maîtres. Quand même, 15 jours, ça allait être long…
FunFB
Le 11 avril en début d’après-midi, j’ai téléphoné à la SPA, pour savoir si quelqu’un l’avait réclamé. A peine la personne a-t-elle répondu « non » que je lui ai presque coupé la parole pour dire « on arrive !! », je l’ai entendue rire gentiment de mon empressement. Je connais bien cette route, mais ce jour-là elle m’a parue interminable. Il pleuvait encore d’ailleurs. Sitôt arrivés nous sommes allées le revoir, puis direction le bureau pour les papiers. Il nous a été remis tatoué et vacciné. Il avait le roux du setter irlandais, la morphologie de sa tête rappelait celle de l’épagneul, il avait la taille intermédiaire entre les deux races. Je le trouvais magnifique. Nous ne connaissions rien de lui, mon ex-mari m’a demandée de monter à l’arrière avec lui, au cas où le trajet le rendrait agité.
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Il s’est couché docilement sur la banquette, sur la partie gauche, j’ai pris place à côté de lui. Il n’avait pas un an, tout au plus 7 mois selon les membres du refuge, donc né en 1989. L’année des « F ». Bien que ce ne soit pas un pur race, je voulais en tenir compte pour trouver comment l’appeler. Je voulais un nom court, pas plus de deux syllabes, voir une si possible, afin qu’il l’assimile rapidement.  J’ai demandé à mon ex-mari s’il avait une idée, il m’a dit « c’est ton chien, je te laisse choisir ». Ça brassait dans ma tête, et d ‘un coup en regardant le chien j’ai lâché « Fun », il a levé la tête et dressé un peu les oreilles. J’ai dit « oui, ce sera ‘Fun’ ». J’ai demandé à mon ex-mari pourquoi il souriait, il a répondu « j’avais pensé à quelque chose du genre ‘Funny’ ou ‘Funcy’ » (décidément t’avais une bille de clown, n’importe comment on te trouvait drôle…). Durant toute son existence, il allait avoir aussi des surnoms, « le poilu », « le rouquin », « wafou », selon l’humeur… Après « Fun », c’est à « truffe » qu’il répondait le mieux, le reste c’était surtout pour parler de lui. Mais je m’égare. Ce jour-là donc, Fun s’est levé, a fait un tour sur lui-même tout en se déviant un peu vers moi, puis s’est recouché. En posant sa tête sur ma cuisse, il a poussé un long soupir, je me suis dit « t’es adoptée ma vieille ».

FunLit
Une de ses manies: mettre le lit en vrac (souvent vers minuit)
et se rendormir

Le reste de la route s’est déroulée plutôt bien, sauf sur la fin, à 1 km de chez nous nous avons eu un accident : une voiture hésitant à un échangeur a brutalement ralenti, la voiture d’après a freiné, et mon ex-mari a pilé, mais avec la route mouillée la voiture a fait un léger aquaplaning et a heurté la voiture précédente. Arrêt, que du matériel heureusement, constat et compagnie, pauvre toutou, il a dû se demander dans quelle famille il débarquait. 

Nous avons partagés tant de moments… ça n’a pas toujours été très facile, nous avons très vite su qu’il était remuant, voire turbulent, qu’il craignait les voix masculines et rampait dès qu’un homme haussait le ton… qu’il ne supportait pas d’être seul et se mettait à hurler dès que nous partions… qu’il fuyait dès qu’on sortait le balai ou l’aspirateur… qu’il avait peur des tout-petits enfants, et qu’en leur présence il reculait en grognant et en hérissant le poil. Par recoupements de ses comportements et avec l’aide du vétérinaire qui a déterminé son age plus précisément par la forme de sa dentition, nous avons supposé qu’il fut d’abord destiné à être l’animal de compagnie d’une famille avec de jeunes enfants, qui n’ont sans doute pas compris que ce n’était pas une peluche et que lorsqu’on lui tirait les oreilles ça pouvait lui faire mal… que ses maîtres avaient sans doute essayé de le remettre d’équerre et de contenir son énergie débordante à coup de balais et qu’enfin, n’y parvenant pas, avaient fini par l’abandonner. Le véto nous avait prévénus « il est très nerveux, ne vous attendez pas à ce qu’il vive trop au-delà de 8 ans ».

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Un remake de "Bill et Caroline"
le temps de nettoyer l'aquarium de notre pensionnaire en transit

C’était un chasseur dans l’âme, fugueur aussi, rien ne l’empêchait de partir, dans une grande propriété fermée il trouvait le trou de souris et se faisait la malle. Son nez, ses yeux le menaient, d’une odeur à l’autre, d’un mouvement à l’autre. Alors que nous jouions un jour à lui lancer la balle, au moment de l’attraper son regard a croisé un avion qui passait au-dessus de nous. Il s’est mis à suivre l’avion, l’ayant pris pour un oiseau. On l’a appelé longtemps par son nom, fini par hurler pour qu’il décroche ses yeux de son « volatile ». Une fois nous avons cru l’avoir perdu, car il s’était échappé d’une maison dans laquelle mon ex-mari faisait quelques travaux, dans un endroit que Fun ne connaissait pas. Nous pensions que jamais il ne retrouverait son chemin. Après avoir patrouillé pendant des heures jusqu’à la nuit, nous avions dû renoncer, car nous embauchions à trois heures du matin. Dès la débauche à 8 heures mon ex-mari est retourné sur place, le rouquin était assis devant la porte. C’est là que nous avons su qu’il avait été abandonné auparavant, il ne se serait jamais perdu.

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Il a passé 8 ans seul avec nous deux, nous l’emmenions partout, en voiture il ne disait rien, même s’il a massacré la première pendant que je bossais. La customisation version dog, je ne vous la recommande pas, il n’a rien épargné : les sièges, les ceintures de sécurité, et même le plafond. C’était ça ou les hurlements dans l’apparte, avec en prime les reproches courroucés des voisins. Au début j’ai même envisagé de ne pas le garder tellement je passais de temps à rattraper ses bêtises. En mon absence il a éventré un oreiller et fait la fiesta avec dans le studio, c’est hallucinant la quantité de plumes qu’il y a là-dedans. J’avais l’habitude  de poser mon blouson sur le lit quand je rentrais. Un soir, je sors de la kitchenette pour vérifier ce qu’il faisait. Vous savez, c’est comme les enfants, on dit que quand ils ne font pas de bruit, il y a une c…ie qui se prépare. Et toc, dans le mille. Il avait mon blouson en cuir entre les pattes et mâchait tranquillement le poignet. J’avais envie de l’étriper. Au fil des années, nous avons réussi à le canaliser peu à peu, il passait le plus clair de son temps à jouer et dormir. 

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Après la baignade, dessalage obligatoire

Nous nous demandions comment il allait réagir quand nous aurions des enfants. Il avait toujours dormi sur le lit, selon le véto il fallait segmenter les lieux pour qu’ils sache que les enfants à venir seraient ses maîtres et que lui ne devrait pas les dominer mais se soumettre à eux comme à nous. Ok on était ses maîtres, mais bon la soumission n’était pas balaise non plus, grosso modo il nous obéissait et ça nous allait très bien comme ça. Déjà en transit au niveau logement quand Loulou premier a débarqué, nous n’avions plus de pièces séparées, donc pas de chambre pour mister bébé. Difficile de dire à Fun «  tu vois la démarcation  par terre ? bah là t’y vas pas ». Le véto avait dit « le lit c’est fini », je n’ai rien dit mais je n’étais pas pour, c’était à mon sens le meilleur moyen pour que le poilu se sente exclu à cause du nouveau venu, et le prenne en grippe. 

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Une difficulté pour le chasseur qu'il était,
interdiction de toucher aux poules

Il était très en phase avec moi, je ne parlais pas beaucoup pour l’appeler, un geste, un clin d’œil ou un léger bruit suffisait, il me suivait. Durant ma grossesse il est devenu plus collant, et à l’approche du terme ses déplacements étaient particuliers. Quand il a répété ces attitudes lors de ma deuxième grossesse, j’ai dit à ma gynéco « c’est pour bientôt, je le vois aux comportements de mon chien », elle a souri, un peu incrédule ; mais une semaine après, Loulou deux débarquait. Chaque nouveau venu lui a été présenté, le cosy posé par terre pour qu’il puisse sentir, comprendre, apprendre. Il n’a jamais manifesté la moindre agressivité envers les enfants. Quand il s’approchait du transat pour le premier, au début mon père le repoussait sèchement, je lui ai dit « non, tu le laisses faire, il va le sentir c’est tout ». Il était inquiet, puis il a vu comment Fun se comportait, il ne l’a plus jamais empêché.

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La photo n'est pas géniale, désolée,
c'était notre version de "le lit c'est fini"

Loulou deux s’appuyait parfois sur son dos quand il a commencé à marcher. Il n’y a qu’avec Miss Malice qu’il a parfois essayé de lui prendre de la nourriture des mains, mais elle ne se laissait pas faire, aussi petit soit-elle lui donnait une tape sur le coin du nez, il partait sans insister. Partout où nous allions nous devions le mettre à l’attache sinon il fuguait, quand nous avons acheté ici la cour intérieur nous a tout de suite plu, nous savions qu’il serait heureux d’être enfin sans corde. Le compteur tournait pour lui, nous avions laissé depuis longtemps l’échéance des 8 ans derrière. Il a vécu les mêmes choses que nous, le mariage, les naissances, le divorce. Il était un membre de notre famille à part entière. 

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(bah oui je sais, ça nous rajeunit pas...)

Nous avions veillé à ce qu’il intègre bien que les enfants étaient ses maîtres, afin qu’il ne leur fasse jamais de mal, mais nous avions aussi appris aux enfants que Fun devaient être respecté en tant qu’être vivant et dans ses envies de tranquillité, que lorsqu’il partait d’un endroit il ne fallait pas l’en empêcher. Je savais qu’il ne serait agressif que s’il était acculé. Ça s’est produit une seule fois, il a happé sans dommage la main de loulou deuxième, qui a mis une demi-heure à avouer qu’il était aller l’embêter. En général, il était accueillant avec tout le monde, il allait toujours vers eux en remuant la queue. Il a témoigné par deux fois de comportements extrêmes : avec une de mes cousines, qu’il ne supportait pas bien qu’elle ne lui ait absolument rien fait de mal, il ne voulait pas l’approcher et dès qu’elle l’appelait il grognait. Après mon divorce, la première fois que le Loup est venu me rendre visite, Fun lui a fait la fête comme s’il l’avait déjà vu et qu’il était très heureux de le retrouver.

Fun2

Le rouquin s’est éteint à presque 16 ans, le 26 mai 2006, trois semaines après que j’aie dû reprendre mon travail à l’extinction du congé parental. Certes il commençait à être âgé, mais je me demande dans quelle mesure la reprise de mon travail n’a pas été un facteur déclenchant. Un retournement de l’estomac dans la nuit, je l’ai trouvé sur le flanc au petit matin. La pression avait fini par provoquer une perforation, le vétérinaire ne pouvait plus rien faire à part abréger ses souffrances. Mon père m’a aidée à l’enterrer dans la cour, pour qu’il reste près de nous. Parfois la nuit je le vois dans mes rêves, il vient me voir avec son expression gravée dans ma mémoire comme un sourire, je lui fait une caresse et il repart. Au réveil je dis aux enfants « cette nuit Fun est venu me dire bonjour », ils sont contents. Il y a peu de temps, au centre de loisirs ils ont fait un exercice de relaxation, guidés par un contexte : « vous êtes dans une forêt, imaginez ce qui se passe ». Loulou premier m’a dit : « Fun est venu me chercher, il m’a emmené dans un endroit où il y avait une pierre magique.

Par cet article je te rends hommage mon rouquin, merci pour ta présence auprès de moi, de nous, durant toutes ces années, pour tes sourires, ton amour et tes câlins. J’espère que nous sommes à tes yeux d’aussi bons maîtres que tu fus et reste pour nous un bon chien. Tu es toujours dans nos cœurs, tu ne nous as pas vraiment quittés.

Fun et lézard

 

23:57 Écrit par Dream' dans Au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Vous etiez de beaux mariés :-) j ai été tres émue par l histoire de ton chien ... je me souviens de quand il est parti!je n'ai jamais eu d'animaux à cause de ça plein de bisous bon we

Écrit par : beedoo2003 | 12/04/2008

Ton article est magnifique .Ce type de relation , je le vis avec Punch depuis bientot 7 ans . Bien sur je le vois beaucoup moins mais à chaque fois qu'on se revoit , il me fait part de sa joie de me revoir ou de sa tristesse lorsque des fois j'ai mis trop de temps entre les visites.
Les choses n'ont pas toujours été facile entre lui et moi au début car il avait une puissance phénoménale et avait eu un passé difficile mais à force de perséverance , nous avons réussi à trouver un moyen de mieux se comprendre. Je me suis battue pour lui sauver la vie et lui me donne l'envie de continuer à me battre pour sauver la mienne .

Je sais que lui aussi me quittera et j'espère avoir la méme sérénité que toi pour l'accepter car c'est l'un de moment que je redoute le plus dans ma vie et j'espère qu'il arrivera le plus tard possible à condition qu'il ne souffre pas. Enfin voilà , ce que tu as vécu et ce toutes ses émotions que tu garde en toi , est un véritable trésor que peu de personne ont le privilège de connaitre car avec les animaux , il faut parfois avoir un certain don pour réussir à etre en accord parfait avec eux .

Enfin voilà , passe un bon dimanche

Biz , a bientot

Écrit par : Tite elo | 13/04/2008

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